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Archive for the ‘Académique’ Category

La RSE participe d’un mouvement très vaste qui, pour le résumer en une phrase, affirme qu’il faut que l’Homme cesse de croire qu’il est « hors-sol », qu’il vit au-dessus de la réalité naturelle, qu’il n’en fait pas partie intégrante, qu’il n’a de compte à rendre à rien ni personne, et qu’il est « la mesure de toute chose » comme le proclama Protagoras d’Abdère et, après lui, toute la Modernité depuis René Descartes.

Un article de Marc HALEVY Philosophe et physicien

Deux affirmations s’opposent avec véhémence : celle de la Bible hébraïque qui dit que l’Homme est mis dans le Jardin « pour le servir et le protéger » et celle de Descartes qui affirme que l’Homme a droit et devoir de « maîtriser et posséder » la Nature.

Deux visions diamétralement opposées se collettent dans ces assertions : celle de l’Homme dans la Nature et celle de l’Homme au-dessus et contre la Nature.

Cette deuxième vision a pu faire illusion pendant ces siècles passés où les hommes étaient bien peu nombreux sur Terre (cent millions en l’an 0 et un milliard en l’an 1800). Tous les pillages et saccages de l’Homme étaient bénins et notre Gaïa avait encore suffisamment de forces et de réserves pour réparer les dégâts humains. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. En moins de deux siècles, les activités économiques humaines ont consommé 80 % du total des ressources non renouvelables que notre planète avait patiemment accumulées durant des milliards d’années.

L’Homme n’est plus la mesure de toute chose ! Il ne peut plus se croire au-dessus des réalités naturelles ! Malgré les illusions qu’alimente la vie urbaine déconnectée de la grande et vraie Vie, l’Homme doit comprendre qu’il ne vit pas « hors-sol ».

La RSE tend à renouer les liens qui doivent unir l’entreprise à son environnement social et naturel. L’entreprise non plus, ne fonctionne par « hors-sol ». Elle est constamment traversée de flux que lui fournissent la communauté humaine et le milieu naturel.

Pour comprendre les linéaments de ce changement de paradigme, l’expression RSE offre trois mots-concepts : Responsabilité, Sociétale et Environnementale

Responsabilité

Philosophiquement, l’idée de responsabilité est indissociable de celle de liberté. Qui n’est pas libre, ne peut être responsable. On ne peut être responsable que de ce que l’on choisit et décide de faire ou de ne pas faire.

Si c’est la loi étatique qui impose, directement ou indirectement, des obligations sociétales et environnementales, on ne peut plus parler de responsabilité des entreprises.

Le soupçon murmurant que les patrons doivent être contraints par l’État pour faire ce qui est bien, est proprement insupportable. Je connais bien plus de politiciens véreux et cyniques que de patrons salauds ou voyous.

Sociétale

Toute entreprise est une personne morale aux yeux du Droit. Une personne, donc, comme les autres, comme vous et moi. Un organisme vivant inscrit dans un tissu serré des relations avec la société civile. Une de ces relations est, bien sûr, la relation d’emploi : relation qui peut être respectueuse ou méprisante, épanouissante ou aliénante, joyeuse ou maussade… Le vent managérial souffle aujourd’hui vers une relation d’emploi fondée sur la collaboration, sur la responsabilisation, sur l’autonomie (qui n’est pas indépendance mais interdépendance). Au-delà de la relation d’emploi, il y a aussi toutes les autres relations de voisinage avec leurs synergies à développer et leurs nuisances à atténuer.

Environnementale

Toute entreprise est aussi un organisme vivant inscrit dans la trame de la Vie sur Terre, par les ressources qu’elle consomme, par les déchets qu’elle rejette. Il faut rappeler que toute activité économique est soumise à la loi d’airain du second principe de la thermodynamique qui dit que tout rendement est toujours inférieur à un. C’est-à-dire que pour produire quelque chose, on détruit plus que l’on ne produit. Les ressources devenant rares et notre mère Gaïa étant bien mal en point, il est essentiel de replacer la relation avec la Nature au sommet de nos priorités au travers du principe de Frugalité.

Vers une conclusion

Le problème n’est plus de promulguer lois, décrets et réglementations. Toute loi est contournable par les voyous. Le problème est de construire une prise de conscience. Le choix est : rendre la vie viable et vivable – ou pas – pour nos petits-enfants et leurs enfants

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Comment intégrer au mieux la formation à la responsabilité sociétale de l’entreprise dans les cursus d’enseignement du management ? Enseigner les normes et les règles ou enseigner l’éthique ?

Par Corinne Vercher-Chaptal Professeur de management, Université Paris 13 – USPC

La question de l’enseignement de la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) n’est pas nouvelle. En effet, l’économiste Howard R. Bowen, identifié comme le père fondateur de la discipline (Gond, 2013), intègre en 1950 dans le cadre de ses fonctions de directeur du département d’économie à l’université de l’Illinois des enseignements relatifs à la responsabilité sociétale dans les cursus académiques.

Dans son ouvrage séminal publié en 1953 – Social Responsibilities of the Businessman – Bowen met l’accent sur le rôle joué par les formations en management et consacre un chapitre aux transformations souhaitables de ces dernières. Selon l’auteur, les formations doivent s’orienter vers la diffusion de savoirs nouveaux propres à rendre « naturelle » l’idée de responsabilité auprès des managers, et créer les conditions d’une performativité des discours.

Inscrit dans le courant de l’institutionnalisme économique, et conscient de l’importance d’embrasser simultanément les dimensions historique, systémique, politique et institutionnelle de la RSE, Bowen appelle à un travail de (re)conceptualisation de l’entreprise permettant d’envisager au-delà de l’activité de production de biens et de services, les conditions et les finalités de cette production. Les établissements de formation à la gestion et les associations de dirigeants doivent être, selon l’auteur, le vecteur majeur de diffusion de représentations alternatives de l’entreprise.

Si la problématique de l’enseignement de la RSE n’est pas nouvelle, le parcours académique de Bowen (Gond et Acquier, 2007) nous montre qu’elle est également loin d’être « neutre ». En effet, toujours dans le cadre de son mandat de direction au Business Collège de l’université de l’Illinois, les décisions de Bowen en termes de contenu des enseignements seront jugées trop antinomiques avec les approches néoclassiques et lui vaudront les foudres des économistes orthodoxes qui le conduiront à la démission.

Dans le contexte de l’époque, cet épisode connu sous le nom de la « controverse Bowen » sera rétrospectivement considéré comme une vague de « maccarthysme académique » (Solberg et Tomilson, 1997) témoignant du fait que l’enseignement de la RSE n’est pas seulement une question de transmission de best practices, mais relève en premier lieu de positionnements idéologiques et de parti pris théoriques.

Le risque d’une dérive techniciste des formations en RSE

Plus d’un demi-siècle plus tard, les questions relatives à l’enseignement de la RSE nous semblent plus que jamais devoir être (re)posées. Notons que c’est dans cette perspective que le site du RIODD (Réseau interdisciplinaire sur les organisation et le développement durable) inaugure une rubrique permettant de susciter et alimenter le débat.

Parmi les termes de ce dernier, figure selon nous le risque d’une technicisation accrue de la RSE conduisant à enfermer cette dernière dans un savoir d’expert par lequel des décisions rationnelles – au sens de la rationalité procédurale – sont prises et des dispositifs volontaires et contractuels – tels les codes de conduite ou les accords-cadres internationaux – sont produits afin d’optimiser l’articulation des finalités économiques, sociales et environnementales.

Ce faisant, les enseignements de RSE s’exposeraient à une dérive semblable à celle connue par les formations à la gestion des ressources humaines centrées sur la diffusion d’une approche instrumentale de la discipline (Brabet 1993 ; Dietrich, Pigeyre, Vercher-Chaptal, 2015) ne permettant pas – ou peu – de saisir la dimension politique et idéologique de cette dernière.

Dans ce cadre, la RSE est assimilée à l’établissement de standards et de normes incitatives pour aller au-delà de la loi, et qu’il s’agit d’incorporer dans le fonctionnement des entreprises afin de pallier les défaillances de la rationalité économique pure dans sa capacité à assurer l’équilibre entre les dimensions sociales, environnementales et sociétales de ses activités.

L’accent est mis sur les mécanismes de contrôle et le respect des procédures pour assurer l’efficacité de la RSE, entendue comme l’alignement des intérêts et des comportements des acteurs impliqués dans les systèmes de production. C’est en ce sens que certains auteurs dénoncent la domination d’un « compliance-based model of CSR » (Sum, 2009).

Une illustration en est fournie par les codes de conduite émis par les grandes firmes donneurs d’ordres qui ont pour fonction, d’une part d’établir les standards minimums de travail auxquels doivent se conformer les sous-traitants et fournisseurs, d’autre part de prévoir les systèmes de vérification et de contrôle qui détermineront le maintien ou l’arrêt des commandes et sur lesquels se construira la politique de communication de l’entreprise auprès de la société civile (Vercher, Palpacuer, Charreire-Petit, 2011).

Bien que l’on parle d’éthique dans cette approche, il y a finalement assez peu d’interrogations sur les finalités de l’entreprise ; comme si l’éthique consistait à respecter des normes.

Au fur et à mesure que la RSE se managérialise – un processus qualifié de CSR-ization par Sum (2009) –, sa composante procédurale et contractuelle se renforce au détriment de sa dimension morale et/ou politique. Loin de promouvoir des conceptualisations alternatives de l’entreprise cette approche partage tout en les nuançant, les postulats centraux d’une représentation néolibérale de la firme.

Outre le fait que la propriété reste, sinon le seul, du moins le premier critère justifiant l’appropriation de la valeur créée par l’entreprise, on retrouve le rôle central joué par les contrats dans la régulation des relations entre les individus ou entre les entreprises interdépendantes au sein des réseaux transnationaux de production. (Vercher et coll. op. cit.)

Vers la diffusion d’une « RSE politique » ?

Afin d’élargir la perspective de l »approche techniciste, il nous semble important de concevoir et d’enseigner la RSE comme une extension du domaine de la gestion permettant de mettre cette dernière au service d’une réflexion critique sur la conduite de l’action collective et sur la notion de résultat. L’extension du domaine de la gestion via la RSE appelle à modifier nos catégories les mieux établies pour (re)construire et diffuser de nouveaux savoirs et modèles d’entreprise.

C’est dans cette perspective que depuis quelques années, des programmes de recherches transdisciplinaires s’attellent à la production de nouvelles conceptualisations de l’organisation de l’action collective et de ses finalités, en parallèle ou dans le prolongement des travaux conduits dans le champ de l’économie sociale et solidaire (Laville 2016, Bernet et coll. 2016).

Dans cette perspective, et de façon pionnière, le programme de recherche mené depuis 2009 au collège des Bernardins, en dénaturalisant et en se démarquant radicalement de la représentation dominante de l’entreprise telle que véhiculée par le modèle de la « shareholder theory », fait le choix de « rééduquer notre regard de théoriciens ou de praticiens en nous accoutumant, malgré l’obscurité du temps présent » à considérer l’entreprise comme une entité politique d’une espèce nouvelle qu’il convient de reconstruire (Favereau 2014).

C’est bien la diffusion de tels travaux de recherche dans les formations en management qui peuvent fournir les préalables conceptuels et théoriques permettant de penser les idéologies, les enjeux, les contenus et les dispositifs de la RSE. L’enjeu, n’est rien de moins que de former des professionnels qui vont être capables d’évoluer dans le système et de le faire évoluer, d’inventer de nouvelles formes d’organisation, de relations entre les individus, les groupes, les entreprises et la société, et qui questionnent leurs finalités mêmes.

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La spiritualité fait vendre. Témoin, le succès rencontré auprès du grand public par les livres de Frédéric Lenoir (L’Âme du monde, Petit Traité de vie intérieure… ) ou encore ceux de Laurent Gounelle (L’homme qui voulait être heureux, son premier opus, a été un best-seller mondial, traduit en 25 langues).

On ne compte plus le nombre d’ouvrages et d’applications smartphone traitant de la méditation de pleine conscience.

Et nos cinémas font salle comble avec des films comme Des hommes et des dieux – sur le martyre des trappistes de Tibhirine tandis que les conférences du moine bouddhiste Matthieu Ricard sur les thèmes de l’altruisme et de la sagesse affichent complet.

PRÉOCCUPATIONS VERTUEUSES.

Dans nos sociétés de consommation où l’univers matériel est roi, les individus retrouvent donc l’appétit pour des nourritures (plus ou moins) spirituelles, censées les aider à mieux se connaître, à guider leurs vies avec davantage de discernement et de sagesse, à établir des liens plus épanouissants avec leur environnement… Une spiritualité qui peut relever de croyances religieuses, mais qui apparaît aussi comme un refuge individuel dans un contexte social et économique tendu.

L’entreprise n’échappe pas à ce mouvement de fond. Le spiritual leadership – un concept très en vogue aux États-Unis depuis une dizaine d’années – commence à toquer à la porte des firmes françaises. C’est Louis W. Fry, professeur à l’université du Texas, qui a popularisé cette notion à travers la publication, en 2003, d’un article fondateur . Il y explique la nécessité d’imaginer une forme de leadership qui dépasserait la simple quête du profit pour viser des objectifs plus globaux et plus vertueux.

MODÈLES DE SAGESSE.

Si l’article du chercheur américain a fait date en définissant très clairement un nouveau mode de management, il s’inscrit néanmoins dans un courant de pensée plus ancien : les théoriciens ont été nombreux, avant Louis W. Fry, à réfléchir sur des modèles de leadership similaires.

  • servant leadership (dans lequel le leader n’est là «que» pour servir ses collaborateurs) de Robert K. Greenleaf.
  • wise leadership (ou leadership sage) de Mark Strom.
  • suited monk leadership (expression qui rapproche la figure du leader de celle du moine) de Raf Adams et Mike J. Thompson.

Sous des noms divers, ces écoles préconisent certains concepts communs tels que le mode de décision participatif, le respect et l’autonomie des collaborateurs, le dialogue et le partage, au détriment du management par la pression et les ordres…

En France, Catherine Voynnet-Fourboul, est une des rares spécialistes du sujet, auquel elle a consacré un ouvrage, Diriger avec son âme. Leadership et spiritualité.

Cette chercheuse a interrogé des dirigeants français, marocains et britanniques sur le rôle de la spiritualité dans l’exercice de leur fonction. De quelle manière cette recherche de sens – en lien étroit avec l’éthique et centrée sur l’intériorité, la cohérence, l’harmonie et le détachement – les aide-t-elle à diriger leur entreprise ? Comment cette spiritualité se manifeste-t-elle, alors que la notion même semble contradictoire avec l’idée de business ?

INTELLIGENCE SPIRITUELLE.

Catherine Voynnet-Fourboul s’est particulièrement intéressée aux situations de forte pression auxquelles sont confrontés ces dirigeants.

Il en ressort qu’au moment d’une prise de décision importante ces derniers savent adopter une certaine hauteur de vue et prendre du recul. Au lieu d’afficher une volonté de contrôle, ils optent pour une posture d’ouverture et d’acceptation avec, in fine, une meilleure capacité à réfléchir et à agir .

Après l’intelligence émotionnelle – vantée par Daniel Goleman dans les années 1990 -, voici donc venu le temps de l’intelligence spirituelle et de son pendant, le quotient spirituel (QS ou SQ en anglais).

La conférencière Danah Zohar et le psychiatre Ian Mar shall ont consacré un ouvrage à ce sujet : SQ. Spiritual Intelligence, the Ultimate Intelligence.

Selon eux, l’intelligence spirituelle est – entre autres choses – celle qui nous permet de rêver et de nous battre pour les valeurs qui nous sont chères, avec persévérance et patience. Le chercheur Mike George apporte un complément à cette définition, l’intelligence spirituelle relevant, selon lui, de la capacité à puiser dans ses ressources internes profondes, à s’adapter, à faire preuve d’intégrité et d’exemplarité .

ALTRUISME ET HUMILITÉ.

Dans un article intitulé The Spiritual Dimension in Leadership at Dilmah Tea, trois professeurs en management pointent une autre spécificité comportementale : un altruisme qui se traduit par une ouverture et une bienveillance envers autrui.

De manière concrète, en entreprise, ces patrons spirituels hors norme (et encore très peu nombreux) seraient plus enclins à l’empathie. Loin des chefs à l’ego boursouflé, ils feraient ainsi preuve d’humilité et auraient la sagesse de prendre soin de leurs équipes.

Ce mode de management rejaillirait sur la qualité de vie au travail, le bien-être psychologique des collaborateurs et leur engagement.

DÉVELOPPEMENT DURABLE.

Le courant du leadership spirituel s’inscrit donc dans le cadre de la responsabilité sociale et sociétale de l’entreprise et dans la logique du développement durable, autant de thèmes qui sont aujourd’hui chers à la jeune génération arrivant sur le marché du travail.

Plus que jamais, celle-ci semble avoir besoin de chefs qui s’engagent dans cette voie, en allant au-delà de la mise en place de procédures et en favorisant des notions comme l’équilibre, l’harmonie et la stabilité, vues comme autant de remparts face aux changements de l’environnement.

Et ce d’autant plus que l’entreprise moderne est souvent vécue comme le lieu par excellence de la violence sociale : un endroit où l’on peine parfois à trouver du sens à sa journée, où rester présent à soi-même et ouvert à ses collègues relève d’une gageure.

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THE GRAPES OF WRATH [US 1940] l-r, EDDIE QUILLAN, DORRIS BOWDON, HENRY FONDA, JANE DARWELL, RUSSELL SIMPSON, FRANK DARIEN, O. Z. WHITEHEAD AND JOHN CARRADINE

Le « Brexit », la campagne « antisystème » de Donald Trump, la progression de partis dits « populistes » en Europe, l’expansion de l’extrémisme religieux, le tournant « conservateur » des milieux intellectuels (en France), le retour du religieux sur la scène politique : tous ces éléments traduisent un rejet de l’économie de marché, ou du moins de sa prétention à régenter tous les domaines de l’existence (culturel, social, politique), et une aspiration à un retour à la communauté plus ou moins appuyés.

Comment expliquer cette évolution ? Quel lien existe-t-il entre libéralisme et contestation de celui-ci ? L’économie de marché produit-elle ses propres fossoyeurs ?

L’historien et théoricien de l’économie Karl Polanyi fournit une analyse permettant de répondre à ces questions.

Le processus de libéralisation et de mondialisation de l’économie semble aujourd’hui plus que jamais triomphant. Pourtant, les mouvements de contestation du système économique actuel se renforcent eux aussi de jour en jour.

Les peuples sont de plus en plus critiques quant à la mondialisation, à la concurrence internationale et au libéralisme. C’est précisément au moment où le modèle économique néolibéral semble triompher et imposer son hégémonie au monde entier qu’il paraît également le plus contesté.

Quelle est la raison de ce paradoxe ?

L’intellectuel austro-hongrois Karl Polanyi propose, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une analyse qui pourrait éclairer la situation actuelle.

Son principal ouvrage, La Grande Transformation, publié en 1944, cherche à déterminer les causes de l’effondrement libéral et du succès fasciste dans les années 1930.

La Grande Transformation toute entière se propose de démontrer ce postulat : « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même était purement utopique. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société, sans détruire l’homme et sans transformer son milieu en désert. Inévitablement, la société prit des mesures pour se protéger, mais toutes ces mesures, quelles qu’elles fussent, compromirent l’autorégulation du marché, désorganisèrent la vie industrielle, et exposèrent ainsi la société à d’autres dangers. Ce fut ce dilemme qui força le système du marché à emprunter dans son développement un sillon déterminé et finit par briser l’organisation sociale qui se fondait sur lui. »

Sociétés traditionnelles, sociétés de marché

Pour Polanyi, dans les sociétés traditionnelles, il existe bien une sphère économique, mais celle-ci n’a aucune autonomie propre, elle est subordonnée à d’autres éléments, culturels et sociaux :

« Les éléments du système économique étaient […] encastrés dans tout autre chose que les relations économiques, comme la parenté, la religion, ou le charisme. Les motifs pour lesquels les individus participaient aux institutions économiques n’étaient généralement pas eux-mêmes “économiques”. » En fait, « la production et la distribution de biens matériels était encastrée dans les relations sociales d’un type non économique. On peut dire qu’aucun système économique institutionnellement séparé — aucun réseau d’institutions économiques — n’existait. Ni le travail, ni la disposition des objets, ni leur distribution n’étaient poursuivis pour des motifs économiques — c’est-à-dire pour l’amour du gain ou du payement, ou par peur de mourir de faim en tant qu’individu ».

L’économie de marché est synonyme d’insécurité individuelle et d’instabilité collective. Alors que les sociétés traditionnelles garantissaient la survie de leurs membres par des liens traditionnels de solidarité, les individus sont désormais soumis aux aléas du marché.

Ils sont obligés, s’ils veulent se nourrir ou, pour les plus aisés, conserver leur prestige social, de se conformer à des raisonnements et à des comportements économiques. Ainsi, c’est l’économie de marché qui crée l’homo œconomicus et non l’inverse, contrairement à ce que prétendent les libéraux. De plus, le système libéral, loin de manifester un « ordre spontané », produit un désordre menaçant de déstabiliser la société entière.

En fait, le « désencastrement » de l’économie induit par l’existence d’un marché libre (il faut émanciper la sphère marchande des liens traditionnels, pour que l’offre et la demande ne soient plus obérées par d’autres facteurs) produit automatiquement, en retour, un encastrement de la société dans le marché.

Or, il est impossible d’envisager sur le long terme une société encastrée dans le marché : cela détruirait à la fois la société et le marché.

Terre, travail, monnaie

En particulier, le système libéral pose comme fondement le principe selon lequel le travail, la terre et la monnaie peuvent s’échanger sur le marché, selon les lois de l’offre et de la demande. Ils doivent donc être considérés comme des marchandises ordinaires.

Cependant, ainsi que le montre Polanyi, le travail, la terre et la monnaie ne sauraient être des marchandises.

« Le travail n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même — laquelle, de son côté, n’est pas produite pour la vente mais pour des raisons entièrement différentes —, et cette activité ne peut pas non plus être détachée du reste de la vie, être entreposée ou mobilisée [à la différence de la marchandise] ; la terre n’est que l’autre nom de la nature, qui n’est pas produite par l’homme ; enfin, la monnaie réelle est simplement un signe de pouvoir d’achat qui, en règle générale, n’est pas le moins du monde produit, mais est une création du mécanisme de la banque ou de la finance d’État. »

Karl Polanyi aujourd’hui

Quelle leçon le lecteur contemporain peut-il tirer de l’œuvre de Polanyi ?

Depuis les années 1970-1980, une nouvelle vague de libéralisation du commerce international a lieu, imposée par les États occidentaux au monde entier. La fin des accords de Bretton Woods et l’établissement de taux de change flottants (1971-1973) ont rendu la valeur des monnaies nationales beaucoup plus fluctuante.

L’explosion des échanges internationaux et l’abaissement des tarifs douaniers ont mis en concurrence des travailleurs du monde entier.

Les ressources naturelles, telles la terre et l’eau, ont été marchandisées de manière de plus en plus accrue. De plus, la marchandisation de biens et de services jusque-là gratuits s’est développée de manière exponentielle dans les années 1980-1990 et touche aujourd’hui tous les aspects de la vie sociale.

L’analyse de Karl Polanyi est ainsi on ne peut plus appropriée pour décrire notre époque. L’auteur austro-hongrois nous rappelle qu’entreprendre des « réformes économiques » (pour reprendre une expression à la mode) sans se soucier de leur impact sur les sphères sociale et culturelle s’avère généralement suicidaire. Comme l’affirme notre auteur : « Rien n’obscurcit aussi efficacement notre vision de la société que le préjugé économiste » consistant à penser l’économie de manière autonome, sans lien avec la société. Il serait grand temps de rappeler cette vérité aux promoteurs de l’économie de marché.

L’application de la théorie de Polanyi à la situation actuelle amènerait à se demander si nous ne vivons pas la fin d’un cycle, la période libérale, au profit d’une nouvelle ère, caractérisée à terme par une forme de réencastrement de l’économie dans la société.

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Alors que la technologie devait nous libérer du travail, l’économie contemporaine crée toujours plus de «métiers à la con» que ceux qui les exercent savent parfaitement inutiles, déplore l’anthropologue David Graeber. Ou pourquoi la semaine de 20 heures est encore loin.

  • Avez-vous l’impression que le monde pourrait se passer de votre travail
  • Ressentez-vous la profonde inutilité des tâches que vous accomplissez quotidiennement?
  • Avez-vous déjà pensé que vous seriez plus utile dans un hôpital, une salle de classe, un commerce ou une cuisine que dans un open space situé dans un quartier de bureaux?
  • Passez-vous des heures sur Facebook, YouTube ou à envoyer des mails persos au travail?
  • Avez-vous déjà participé à un afterwork avec des gens dont les intitulés de jobs étaient absolument mystérieux?
  • Êtes-vous en train de lire cet article parce qu’un ami ou un collègue vous l’a conseillé, twitté, facebooké ou emailé au travail?»

Si vous avez répondu oui à plusieurs de ces questions, vous faites sans aucun doute possible partie de cette population qui occupe un «boulot à la con», ou «bullshit job»,comme les nomme l’anthropologue anglais David Graeber.

Professeur à la prestigieuse et orthodoxe London School of Economics, l’anthropologue «anarchiste» —vous allez vite comprendre le sens de ce qualificatif— a publié le 17 août, en pleine trêve estivale, un article coup de gueule très remarqué dans le trimestriel «radical» Strike!, qui s’est félicité que l’article avait franchi la barre des 170.000 consultations en moins d’une semaine.

Dans cet article intitulé «A propos du phénomène des jobs à la con», le chercheur rappelle en introduction que le progrès technologique a toujours été vu comme l’horizon d’une libération du travail, mais que cet horizon s’est constamment éloigné à mesure que les progrès devenaient tangibles. En 1930, le célèbre économiste John Keynes estimait dans une fiction futuriste qu’on pourrait se contenter de travailler 15 heures par semaine un siècle plus tard et que d’ailleurs, on s’ennuierait tellement que le principal problème collectif serait de répartir le travail.

Or, le progrès n’a fait depuis que nous donner des raisons supplémentaires de travailler, dans des métiers que même ceux qui les occupent trouvent parfois profondément inutiles. Cela alors même que le chômage de masse s’est installé durablement, note Graeber:

«Pour y arriver, des emplois ont dû être créés qui sont, par définition, inutiles. Des troupes entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord particulièrement, passent leur vie professionnelle à effectuer des tâches qu’ils savent sans réelle utilité. Les nuisances morales et spirituelles qui accompagnent cette situation sont profondes. C’est une cicatrice qui balafre notre âme collective. Et pourtant, personne n’en parle.»

Parlons-en!

Les bullshit jobs de l’auteur appartiennent au secteur des services: les fonctions dites de support et les services aux entreprises (ressources humaines, management, droit, qualité, finance, communication, conseil, etc.) et plus largement les emplois de bureau, de l’employé administratif au manager:

«Nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de “service”, mais aussi du secteur administratif, jusqu’à la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou la croissance sans précédent de secteurs comme le droit des affaires, les administrations, ressources humaines ou encore relations publiques.»

Des gens qui, au-delà des 15 heures de travail efficace hebdomadaire, passent selon lui «le reste de leur temps à organiser ou aller à des séminaires de motivation, mettre à jour leur profil Facebook ou télécharger des séries télévisées».

David Graeber est bien conscient que personne n’a la légitimité pour décider quels boulots sont utiles et quels boulots sont «foireux». Il ne s’agit même pas d’une distinction entre travail productif et improductif, mais plutôt entre travail socialement utile et travail vidé de sens. D’ailleurs, comme il l’observe, un métier est d’autant moins payé qu’il est utile à la société.

«La plupart des gens en sont conscients»

Pour distinguer ces emplois, l’argument infaillible de David Graeber est le suivant: les détenteurs d’un bullshit job se reconnaissent à ce qu’ils ne se leurrent absolument pas sur la vacuité de leur travail.

«La plupart des gens qui font ces métiers en sont en fin de compte conscients. […] Il y a une classe entière de salariés qui, quand vous les rencontrez à des soirées et leur expliquez que vous faites quelque chose qui peut être considéré comme intéressant (anthropologue, par exemple), éviteront de discuter de leur métier. Mais donnez-leur quelques verres et ils se lanceront dans des tirades expliquant à quel point leur métier est stupide et inutile.»

La bullshitisation de l’économie n’en est qu’à ses débuts

Il ne s’agit pas vraiment de la bureaucratie des fonctionnaires comme celle décrite par le sociologue Max Weber, mais d’une bureaucratie des grandes entreprises privées. Et au-delà d’elles, l’emprise de la bureaucratie —et, donc, de ces fameux «jobs à la con»— s’est étendue à des secteurs qu’on penserait épargnés: ONG, associations, services publics… Au niveau des mentalités et des comportements individuels, l’invasion de la vie quotidienne par le vocabulaire bullshit d’entreprise en est d’ailleurs la meilleure preuve.

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eric-sadinMythe de la start-up, précarisation des travailleurs, dépossession des capacités créatrices… Le philosophe Eric Sadin dénonce les ravages de la vision du monde propagée par le «technolibéralisme».

Ecrivain et philosophe critique, Eric Sadin analyse depuis dix ans l’impact du numérique sur nos sociétés.

Après la Vie algorithmique en 2015, il publie la Silicolonisation du monde – l’irrésistible expansion du libéralisme numérique. Une charge violente et argumentée contre les Google, Apple et autres Facebook, qui prennent subrepticement les commandes de nos vies pour en tirer profit comme aucune autre entreprise auparavant.

Extrait de l’interview

Dans votre nouvel ouvrage, vous dénoncez «l’esprit de la Silicon Valley» comme une entreprise de«colonisation» du monde. Pouvez-vous vous expliquer ?

La Silicon Valley incarne l’insolente réussite industrielle de notre temps. Elle a donné naissance à des géants qui dominent l’industrie du numérique – les Apple, Google, Facebook, Uber, Netflix… – et qui engrangent des chiffres d’affaires colossaux.

Toutes les régions du globe cherchent désormais à dupliquer son cœur actuel de métier : l’économie de la donnée et des plateformes. Mais depuis peu, la Silicon Valley ne renvoie plus seulement à un territoire, elle a généré un «esprit» en passe de coloniser le monde, porté par de nombreux missionnaires : industriels, universités, think tanks… Mais aussi par une classe politique qui encourage l’édification de «valleys» sur les cinq continents, sous la forme d’«écosystèmes numériques» et d’«incubateurs de start-up».

La «silicolonisation», c’est la conviction que ce modèle représente l’horizon indépassable de notre temps et qui, de surcroît, incarnerait une forme lumineuse du capitalisme. Un capitalisme d’un nouveau genre, paré de «vertus égalitaires» car offrant à tous, du «start-upper visionnaire» au «collaborateur créatif», en passant par «l’autoentrepreneur», la possibilité de s’y raccorder et de s’y épanouir.

Vous parlez d’un «technolibéralisme». En quoi est-il plus puissant que les formes de libéralisme qui l’ont précédé ?

Nous entrons dans une nouvelle étape de la numérisation du monde, celle de la dissémination tous azimuts de capteurs. A terme, toutes les surfaces sont appelées à être connectées : corps, domiciles, véhicules, environnements urbains et professionnels…

Cet «enveloppement» technologique va entraîner un témoignage intégral de nos comportements permettant au technolibéralisme de s’adosser à tous les instants de l’existence, de n’être exclu d’aucun domaine, et d’instaurer ce que je nomme une «industrie de la vie» cherchant à tirer profit du moindre de nos gestes.

Comment cela se traduit concrètement dans le monde du travail ?

Les chaînes de production dans les entreprises sont et seront de plus en plus infiltrées de capteurs qui autorisent une évaluation en temps réel des cadences permettant à des systèmes d’ordonner en retour les actes à accomplir.

La figure du contremaître disparaît au profit du résultat d’équations qui dictent le cours des choses et auxquelles il est difficile, voire impossible, de s’opposer. La capacité d’initiative et de créativité des individus est niée, réduite à exécuter des ordres émanant de programmes qui ne font l’objet d’aucune publicité et qui, la plupart du temps, sont administrés par des prestataires extérieurs.

En cela, il s’agit d’un déni de démocratie. Il est temps que les syndicats se saisissent de ces questions d’organisation impersonnelle et ultra-optimisée des conduites, qui bafouent le droit du travail autant que la dignité humaine.

Vous assimilez l’esprit start-up à de la «sauvagerie entrepreneuriale» et l’irresponsabilité des cerveaux de la Silicon Valley à de la «criminalité en sweat-shirt».Carrément ?

La start-up, c’est la nouvelle utopie économique et sociale de notre temps. N’importe qui, à partir d’une «idée», en s’entourant de codeurs et en levant des fonds, peut désormais se croire maître de sa vie, «œuvrer au bien de l’humanité», tout en rêvant de «devenir milliardaire».

Or, à y regarder de près, le mythe s’effondre aussitôt. La plupart des start-up échouent rapidement. Et pour les employés, le régime de la précarité prévaut. Une pression terrible est exercée par le fait de l’obligation rapide de résultat. Et on offre des stock-options qui, sous couvert d’intéressement à de futurs profits hypothétiques, évitent de rémunérer convenablement les personnes.

Le technolibéralisme a institué des méthodes managériales laissant croire que chacun peut librement s’y épanouir. En réalité, tout est aménagé afin de profiter au maximum de la force de travail de chacun.

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Il a littéralement révolutionné notre conception des entreprises en apportant une alternative au modèle économique dominant qui s’oriente strictement sur le profit. Pour lui, la gestion et l’éthique vont nécessairement de pair.

Ce samedi 24 septembre à la collation des grades, l’Université de Sherbrooke remettra un doctorat honoris causa en administration à R. Edward Freeman, pour sa contribution remarquable au domaine de la gestion. Professeur à la Darden School of Business Administration de l’Université de Virginie, R. Edward Freeman a le mérite exceptionnel d’avoir influencé ses pairs, mais aussi les décideurs et les analystes confrontés à gérer les complexités du monde.

La théorie des parties prenantes

R. Edward Freeman se forme en philosophie et en mathématique en 1973 à l’Université Duke, puis il complète un doctorat en philosophie en 1978 à l’Université de Washington. Ce cheminement peu commun mène à une contribution fondamentale aux sciences de la gestion.

Ses travaux exercent une influence déterminante en proposant un nouveau modèle pour notre système économique : la théorie des parties prenantes. Selon cette théorie, les entreprises et leurs gestionnaires ne sont pas strictement redevables de leurs décisions envers les actionnaires. La perspective développée par le professeur Freeman place plutôt l’organisation au cœur d’un réseau de relations qui implique de multiples parties prenantes (clients, fournisseurs, employés, partenaires financiers, communautés) ayant un intérêt légitime dans les activités de l’entreprise et à l’égard desquelles cette dernière doit se montrer redevable.

Depuis son lancement en 1984, la théorie des parties prenantes joue un rôle révolutionnaire en instaurant un nouveau moyen d’enseigner et d’étudier l’éthique des organisations, la manière dont elles sont gouvernées et la façon dont elles assument leurs responsabilités sociales et environnementales.

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